L'écorchée vive...




— Désolée mon vieux… il a voulu me faire les poches, alors je lui ai fait des trous !

Ce furent les premiers mots que mademoiselle Enola Thomson adressa au patron de l’auberge, après avoir abattu froidement un bandit devant l’entrée de l’établissement. La rixe fut de courte durée. Le bougre avait tenté de faire les poches de la voyageuse et elle l'a puni d'un méchant coup de pied entre les jambes avant de le cribler de balles. Il est important de préciser que son fusil artisanal n’en était pas à sa première victime. Ce larron n'était qu'un infortuné de plus qui avait fait l’erreur de s’en prendre à elle.

Elle s’avança calmement vers le comptoir et commanda une bière corsée. L’aubergiste préféra ne rien dire car la femme affichait un regard aussi tranchant qu'une lame. Pourtant, ce n’était pas une mauvaise personne.


Elle a même pris le temps de s’expliquer auprès du tavernier, dès que le cadavre de l’importun fut débarrassé par des gardes séraphins.

— Quand tu as cinq ans et que ton père adoptif t’offre en pâture à des bestioles parce qu’il n’est pas capable de protéger ses terres, tu développes malgré toi un sens aigu de l’amertume. Alors je chasse mes démons comme je peux… je fais des trous! Faut pas me souffler dans les narines, c’est tout.

Un peu gêné et surtout effrayé, le tenancier ne chercha pas à en savoir davantage et entreprit de lui offrir la bière et une chambre pour la nuit. Évidemment, elle accepta. La nuit fut très calme dans ce petit village nommé Claypool.

Le lendemain matin, la jeune femme fut réveillée par le bruit des gardes qui entrainaient des nouvelles recrues dehors, dans des enclos faisant office d’arènes. Tout autour, les habitants vaquaient à leurs occupations, pendant que les marchands et les artisans du coin travaillaient dans leurs ateliers à ciel ouvert. Cela faisait de l’animation pour Enola qui fit un tour des environs, guidée par les odeurs subtiles d'aromates émanant des marmites d’un maitre-queux. Elle acheta une assiette de ragoût de raton laveur qu’elle dégusta en regardant nonchalamment l'entrainement des futurs gardes. Certains d’entre eux s’entrainaient au fusil sur des cibles en bois. Celles-ci étaient commandées par des bras mécaniques qui les faisaient apparaitre et disparaitre régulièrement. Un homme en armure officielle donnait ses consignes aux débutants qui devaient tirer lorsque les cibles faisaient leur apparition. La jeune femme s’amusait de voir le forgeron sursauter à chaque fois qu’un coup de feu était tiré, et ce, malgré un décompte à voix haute de l’instructeur.

— Trois, deux, un… répétait-il sans cesse, tandis que les détonations presque simultanées se faisaient entendre dès qu’il criait : [i]Feu ![/i]

Lorsqu’elle eut fini son déjeuner, elle alla les voir de plus près et proposa son aide. Elle voyait bien que certains néophytes manipulaient leur arme avec l’adresse d’un drake dans un magasin de porcelaine. Elle occupa une bonne partie de sa matinée à prodiguer des conseils expérimentés aux apprentis, sans se vanter ni les rabrouer.

Le sympathique garde milicien la remercia pour son aide en lui offrant quelques pièces de cuivre.

— Nous aurions besoin de gens comme vous chez les séraphins, ajouta l'homme, vous n'y avez jamais songé ?

[i]"Rejoindre les séraphins[/i], pensa-t-elle amusée, [i]et puis quoi encore ?"[/i]. Elle s’éloigna sans lui répondre car son silence lui évitait d’être cynique. Elle avait une piètre opinion des légionnaires qu’elle voyait comme des chiens dressés pour obéir aux ordres de pachas ventripotents. Pas vraiment philanthrope envers son peuple et ses institutions, elle avait plutôt confiance en l’ingéniosité des charrs ou en l’intelligence effrontée des asuras pour lutter contre les fléaux de cette ère.

Enola passa un long moment assise sur un banc à bricoler son fusil et ses pistolets. A plusieurs reprises, d’autres voyageurs traversèrent le patelin sans se soucier de sa présence, ce qui lui permettait de les observer sereinement. Des guerriers, des mages et d’autres combattants se restauraient brièvement et échangeaient diverses babioles avec les marchands locaux avant de repartir à la hâte. Elle ne comptait pas non plus s’attarder ici. La jeune femme mettait toujours une longue demi-heure avant de prendre la route, le temps de vérifier son arsenal. Un dysfonctionnement du lance-flamme ou du pistolet à élixir pouvait être fatal en situation d’urgence.

Récemment, elle décida de prendre la route au hasard, enfin plus ou moins… Cela faisait des années qu’elle n’avait pas remis les pieds à Gendarran, sa terre natale. Elle vivait au domaine d’Almuten, non loin de l'étroit passage entre les deux lacs de la région.
Un mois auparavant, un asura lui avait raconté que la menace des morts-vivants grandissait et que les centaures menaient la vie dure à la colonie ascalonienne. [i]"C’est peut-être une nouvelle occasion de faire des trous"[/i] se disait-elle, mais ses priorités ne concernaient pas Gendarran pour le moment. Elle avait dernièrement accepté d’aider les habitants de Shaemoor et des environs. Rompre ces engagements aurait été malvenu. De plus, sa motivation principale étant l’argent, elle s’embarqua dans une histoire compliquée avec des brigands de la vallée de la Reine, l'obligeant à régler certaines affaires à grands renforts de poudre à canon. On pourrait résumer la vie d’Enola comme une succession de mésaventures scabreuses qui s’achevaient presque systématiquement en baston générale, en sabotage ou en incendie.

Son existence a bien changé depuis l'époque où l’oncle Mungan (le beau-frère de son père adoptif) l’avait retrouvée famélique et terrorisée quatre jours après qu’elle fut abandonnée au pied des montagnes. En colère face à l’attitude irresponsable des parents de la fillette, Mungan a quitté le territoire de Gendarran, pour s’installer avec la petite à proximité de Beetletun. Il s’est ainsi occupé d’elle jusqu’à ce qu’elle soit en âge de travailler. Il lui a appris la lecture, l’écriture et le calcul. A douze ans, elle décida de s’intéresser aux armes à feu, mais cette activité lui fut largement déconseillée par son tuteur. Il aurait sans doute préféré qu’elle se lance dans la couture ou la joaillerie.

En cachette, elle déroba des révolvers qu’elle examinait sous tous les angles. A douze ans, Enola maitrisait déjà le démontage et le remontage des armes de poing à la perfection. Elle entendit à maintes occasions que les charrs des plaines d’Ashford étaient les meilleurs en matière de gadgets technologiques, et se promit d’aller un jour à la Citadelle Noire, fief absolu de cette race cornue et poilue. En poursuivant cet idéal, elle a montré un engouement impressionnant pour l’ingénierie, à tel point que son oncle l’a autorisée à suivre une formation au tir et à la fabrication d’outils complexes.

Elle a toujours pensé que son côté touche-à-tout était un héritage ses parents biologiques qu’elle n’a jamais connus. D’ailleurs, elle ignore absolument tout des circonstances qui l’ont séparée d’eux et elle n’a pas particulièrement cherché à les retrouver.
Entre l’atelier et les champs de tir, la fillette devint une jeune femme au tempérament dur comme l’acier. Les gens de son entourage la qualifièrent souvent [i]« d’explosive, piquante et clairement monomaniaque »[/i].

Enola Thomson s’est tout d’abord installée au Promontoire Divin par soucis d’indépendance et de liberté. Jamais elle n’aurait voulu labourer les champs ou s’occuper d’un moulin à vent. C'est aussi entre les immenses murs de la capitale qu'au fil du temps, elle a nourri une véritable obsession autour des armes à feu et de l'idée de [i]faire des trous[/i] ! Elle ne quitta jamais son fusil à canon long équipé d’un lance-filet, très pratique pour immobiliser ses cible en fuite, et d’un accumulateur de puissance capable de produire régulièrement une déflagration surpuissante. Elle passa quelques séjours aux geôles pour avoir tiré sur les statues de la capitale [i]"parce ça faisait plus joli avec des trous"[/i], selon elle.
La jeune femme parvint cependant à conserver sa place dans la cité, grâce à ses nombreux services rendus aux habitants du quartier de Salma.

Depuis cette époque, Enola a néanmoins été contrainte de mettre de l’eau dans son vin. Toutefois ses petites lubies ont toujours refait surface, comme la veille, avec ce jeune bandit. Mais ce jour était calme et ensoleillé, propice à une grande marche forcée à travers le pays. Elle but un coup dans sa gourde et la fixa de nouveau à son ceinturon. Elle se dressa sur ses jambes athlétiques, prête à prendre la route vers le nord.

Comme d’habitude, Enola n’avait qu’un souhait : faire de dangereuses rencontres qui l’obligeraient à se servir de ses armes redoutables…

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