Kalima Shaktidë






Chère Asta Omenti,

En préambule à ma lettre pour tes courriers indigènes, je tenais à te dire que j'ai entendu parler de toi et que j'ai même combattu à tes côtés lors de l'assaut sur la garnison de Shaemoor. J'ai longtemps hésité avant de t'envoyer cette lettre, parce que mon éducation a toujours exigé une grande pudeur. Aujourd'hui, j'ai passé ce cap et je me sens prête à parler de moi. J'ai également fait circuler une copie de cette lettre au Bosquet, car je pense que son contenu pourrait intéresser les sylvaris à qui je rendrai visite bientôt. Ce qui va suivre t'aidera à mieux me connaitre.



" Peu avant l’avènement de Kormir et la fin du crépuscule, il y eut un exode, celui du peuple insulaire d’Istan et de quelques riches habitants de Kourna. Ils quittèrent Elona en bateau pour rejoindre le Nord-Ouest, la Kryte. Parmi eux, il y avait des agriculteurs, des corsaires, des marchands et quelques personnes de grande influence. Ma famille faisait partie de cette dernière catégorie.

Bien sûr, je suis trop jeune pour avoir connu cette époque tragique, mais on m’a transmis beaucoup de souvenirs de ces temps anciens. Des noms comme « Abaddon », « Joko », « Ossa », nous sont enseignés depuis la plus tendre enfance. C’est notre héritage, notre patrimoine, et à vrai dire c’est à peu près tout ce qu’il nous reste hormis quelques babioles léguées par nos ancêtres. Mes parents m’ont expliqué que nous venons d’une grande lignée de princes marchands. Le nom d’Amaki Voss résonne entre nos murs comme l’écho d’une puissante légende. Pourtant, ce n’est que le nom de ma plus lointaine parente. On dit qu’elle fut la première princesse d’Elona dès que prit fin la grande guerre civile des vieilles dynasties. Je pense parfois à elle, du moins, je l’imagine.

Dans ma famille, il y a deux branches : les Voss et les Shaktidë. Les premiers sont des marchands qui ont fait fortune dans les étoffes luxueuses et les objets d’art. Les seconds sont d’anciens pirates krytiens dont la débrouillardise et la sagacité leur ont ouvert les portes de l’aristocratie. En vérité, les vrais nobles de ma famille sont les Voss, mais il n’en reste plus qu’une. Il s’agit de grand-mère Usunir, celle à qui nous devons notre dignité. Combien de fois l’ai-je entendu me dire de toujours garder la tête haute même si je devais tomber au plus bas. C’est un conseil avisé que je garde toujours dans un coin de ma tête, comme un crédo. C’est ma petite grand-mère sage et douce, celle que j’aime par-dessus tout. Elle m’a donné goût à la connaissance du passé et a su faire naître en moi l’envie de découvrir le monde. A l’heure actuelle, nous affrontons un présent redoutable. Ce présent est fait de dangers que l’Histoire ne mentionne pas dans les ouvrages courants. Seuls quelques érudits détiennent des informations sur ces maudits dragons qui, outre leur puissance effrayante, me fascinent au plus haut point. Quelle force ! Quelle grâce ! Ils sont à la fois beaux et terrifiants… j’adore ce sentiment mais j’ai également conscience que leur réveil peut signifier notre fin à tous. Et si c’est mon destin de me mettre en travers de leur route, et bien je me tiendrai prête à les stopper.

Cela fait quelques années que je me prépare à explorer de lointaines contrées. Cette préparation s'est faite auprès de mon père et mon grand frère qui ont une passion dévorante pour la chasse. Depuis toute petite, j’ai l’habitude de les accompagner. Ils y vont surtout pour rapporter quelques trophées. Il y a chez nous quelques têtes de troll, d’écailleux et de drake qui trônent au-dessus de la cheminée.

Je vais vous raconter l'histoire qui a changé ma vie...

Je devais avoir huit ans quand j’ai abattu ma première proie. C’était dans la vallée de la Reine, non loin de chez moi. Je traquais un daim. La bête paissait tranquillement alors que j’étais cachée derrière un buisson. Je m’en souviens très bien… je contrôlais mon souffle comme on me l’avait enseigné, luttant pour ne pas trembler en bandant la corde de mon arc. Mes yeux ne le quittaient pas et la pression montait en moi, car je savais que mon père et mon frère m’observaient. Lorsque j’ai voulu décocher ma flèche, j’ai distingué du coin de l’œil que quelque chose courrait vers moi. C’était un énorme sanglier qui avait sûrement l’intention de me charger un bon coup. Je n’avais que quelques secondes pour réagir et j’ai simplement tourné mon arc vers lui.
La flèche est partie et je me rappelle juste avoir senti un gros choc avant de m’évanouir. Je me suis réveillée peu de temps après, allongée sur l’herbe verte avec une grosse douleur à la hanche. Mon père me souriait et mon frère me tenait la main. Ils me félicitèrent pour mon courage et mes réflexes et m’informèrent que ma blessure était superficielle. En me relevant, j’ai vu le cadavre du sanglier avec ma flèche plantée en travers de sa gueule. Il était très gros. C’était un sanglier adulte plutôt robuste. A en croire mes proches, il fallait beaucoup de force et de précision pour abattre une telle bestiole d’un seul coup, surtout à l'âge que j'avais.

Au début, j’étais fière. Mon père a même accroché la tête du sanglier dans ma chambre, en face de mon lit. Je trouvais ça un peu glauque, mais après tout c’était mon premier trophée.

L’histoire ne se termine pas là. Au bout de quelques jours, je faisais des rêves étranges dans lesquels je revivais la scène de l’attaque du sanglier. Une nuit, je me suis réveillée en sueur dans mon lit moite, le regard rivé sur la tête du sanglier. Ensuite, j'ai entendu son esprit s'adresser à moi. C'était une femelle. Elle me parla d'une voix douce et féminine. Elle m’expliqua qu’elle regrettait ce qu’il s’était passé et que le jour de sa mort elle avait voulu m'éloigner pour protéger ses petits, car sa tanière n’était pas loin de notre terrain de chasse. Ce n'était qu'une mère qui s’inquiétait pour sa progéniture. Aussi, elle me demanda de prendre soin d’eux.

Comme je n’étais qu’une enfant, je n’ai raconté cela à personne parce que je savais qu’on ne me croirait pas. Par la suite, j’ai choisi de retourner seule dans l’endroit où j’avais abattu le sanglier. J’ai cherché la tanière où se trouvaient ses petits. Quand je l’ai découverte, je n’ai vu que des restes de carcasses rognées. Des prédateurs les avaient dévorés. J’étais abattue mais en repartant, un buisson suspect avait attiré mon attention. Quelque chose s’y cachait. J’avais peur, mas je voulais savoir ce que c’était. Quand j’ai approché, un petit marcassin effrayé en sortit et se réfugia dans un autre fourré. Il était facile à reconnaitre car son pelage formait une tache blanche autour de son œil gauche. J’ai longuement tenté de l’attraper, en vain.

En rentrant chez moi, je n’ai pas cessé de penser à cette pauvre petite bête sans défense. Ce devait être un des petits de la femelle, et celui-ci avait certainement eu plus de chance que ses frères et sœurs. Je suis retournée plusieurs fois sur les lieux pour revoir le petit sanglier sans jamais parvenir à mettre la main dessus, et j’ai finalement pris cette histoire à cœur. Cela m'amena à interroger mon entourage sur les questions de domptage et on m’a logiquement redirigé vers une prêtresse de Melandru. J’étais très jeune et tout ce qui touchait aux divinités ne me faisait ni chaud ni froid. Seulement là, j’avais un objectif à atteindre. Je voulais être capable de communiquer avec les animaux et mieux comprendre leur place dans ce monde.

Mes parents ont accepté que je suive les enseignements d’une prêtresse. En définitive, j’ai fini par perdre la trace du marcassin mais j'ai continué sur cette voie. Je me suis entrainée à écouter la parole de Melandru et je suis devenue une véritable rôdeuse. J’ai débuté en domptant mon premier compagnon animal, une panthère. J’ai ensuite dompté des drakes, des araignées, des volatiles, etc…

Désormais, je voyage à travers la Tyrie non seulement pour mieux connaitre ma place ici-bas, mais aussi pour trouver de nouvelles créatures à comprendre et créer un lien d’amitié avec elles.

Puis récemment, alors que je sécurisais les champs de Gendarran pour gagner un peu d’or, j’ai aperçu une famille de sangliers. Cette vision m’a replongée vers le passé. Je les ai observés longuement, émue de n’avoir jamais pu protéger le marcassin de mon enfance. La mère était déjà âgée et bien grasse. Le plus étonnant était la tache blanche autour de son œil gauche. Elle avait une bien nombreuse progéniture. J’ai avancé vers elle et lui ai demandé de me pardonner pour sa mère. Bien évidemment, les animaux ne communiquent pas comme les humains, tout se passe à l'intérieur. Elle m’a pardonnée et me laissa entendre qu’elle craignait de perdre ses enfants en ces temps de troubles.

Puisque j’avais une dette envers elle, la laie m'a confié un de ses petits (le plus malingre) pour que je le protège. Nous avons partagé un long silence avant qu’elle ne s’éloigne. Et c’est ainsi que j’ai hérité d’un jeune sanglier que j’ai appelé « Destinée ». Toutes mes rencontres avec les animaux sont des histoires d’amour. Je les aime tous d’un amour silencieux. D'une manière générale, je protège ardemment cette nature, par amour des êtres qui la peuplent.

Depuis cette période, j’ai cessé de partir à la chasse avec mon père et mon frère, car ils ne respectaient pas la dignité des animaux et ne voulaient rien entendre de mes remarques. De plus, ils n’ont plus rien à m’apprendre… Cela fait bien longtemps que je les ai surpassés.

Je trace mon chemin et mes pas façonnent un peu plus mon avenir chaque jour.


Que Mélandru vous bénisse.


Kalima

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